par Richard Pélisson
Au 19ème siècle, quand les premières expéditions Sahariennes s'engageaient dans le désert, les risques étaient grands et les voyages hasardeux. Aujourd'hui le GPS et la précision des cartes satellites permettent de s'aventurer hors des pistes, dans ces paysages marqués par l'érosion, au coeur du plus grand désert de notre planète. Le Sahara à lui seul couvre 9 000 000 km2, s'étend sur 4800 km d'Est en Ouest et 1900 km du Nord au Sud, à travers le continent Africain. Des températures au delà de 57° à l'ombre ont été enregistrées. La surface du désert alterne entre des massifs dunaires (erg), représentant 15%, des plateaux caillouteux (hammada) ou des plaines de graviers (reg), couvrant 70%, et plusieurs massifs érodés et profondément découpés.
Cet attrait pour le désert, nous l'avons mon frère et moi depuis de nombreuses années, la Mauritanie, l'Algérie, le massif du Hoggar, sont des destinations pleines de souvenirs. Aujourd'hui le car-ferry nous emporte vers la Libye, un pays où il y a trois ans une toute petite météorite trouvée sur une dune a éveillé notre curiosité, avant de la transformer en une passion de tous les jours.
La traversée est l'occasion de prendre un peu de repos. Les derniers jours avant le départ sont toujours très importants, les préparatifs sont nombreux sur les deux véhicules 4x4 de l'expédition: vérification de la mécanique, des équipements, des stocks de nourriture et affaires diverses, autant de petits détails qui demain dans le désert en cas de problème auront toute leur importance. Essayer d'éviter un maximum les mauvaises surprises, être complètement autonome et équipé pour faire face aux problèmes, sachant que le hasard, l'aventure et l'imprévu nous rattraperons bien assez tôt, eux aussi sont du voyage!
Hammada al Hamra
Nalut, ville fortifiée sur sa falaise, Derdj... la route vers le sud se résume souvent à une grande ligne droite entre deux postes d'essence. Devant nous l'horizon est gris sombre, le soleil petit à petit se voile, en quelques kilomètres la température a augmenté de 10 degrés, c'est le "Ghibli", un vent de sable chaud et très sec, il nous accompagnera jusqu'au soir. Première journée de désert et déjà cette poussière de sable est partout, dans nos caisses, nos affaires et les filtres à air du moteur.
Ghadames - le plus sud avant-poste de l'époque Romaine - une ville oasis, renommée pour son architecture, c'est aussi le dernier point de ravitaillement en essence avant d'aborder le premier objectif de notre voyage, l'Hammada al Hamra (le plateau rouge) qui s'étend sur 300 km d'ouest en est. Depuis 1986, il est l'objet de prospections régulières et aujourd'hui avec plus de 450 météorites découvertes, il reste l'un des principaux spots Saharien, avec Acfer en Algérie et après Dar al Gani.
Ayant pour origine les anciens dépôts marins, témoignage des océans qui recouvraient le Sahara il y a plusieurs dizaines de millions d'années à la période crétacé, c'est une très grande étendue calcaire, avant tout un paysage de cailloux, avec seulement quelques zones herbeuses subsistant dans les dépressions et les lits des oueds ou "wadis". Dans sa partie sud, il se termine par une falaise, du sommet de laquelle on domine un panorama de dunes s'étendant à perte de vue, l'erg Awbary, une immense mer de sable qui semble onduler à l'infini, aux couleurs changeantes et magiques au coucher du soleil, un paysage de désert à la fois fascinant et impressionnant.
Ici nous n'avons pas vraiment de montre, dès que le premier rayon du soleil rase les dunes le bivouac s'anime, la fraîcheur de la nuit est là pour quelques minutes encore, moments privilégiés pendant lesquels le soleil est un ami, le vent est absent et la température idéale.
Aujourd'hui les terrains semblent plus favorables, très peu ou pas de végétation, moins de gros cailloux. Je suis entrain de longer le flanc d'une légère butte quand un point noir attire mon regard, 50 mètres sur ma gauche. Le temps d'effectuer un demi-tour sur cet indice, j'envisage les possibilités qui sont nombreuses; une ombre, un nodule de limonite ou un calcaire foncé, peut-être même une boite de conserve patinée par le désert, mais arrivé à proximité la confusion n'est plus possible, la météorite est comme posée sur le sol.
Photos, coordonnées, carnet de notes, sont les premiers réflexes avant de prendre en mains cette première trouvaille de l'expédition, environ 400 gr, plutôt plate, faiblement magnétique mais aucun doute sur son origine, des formes très arrondies, une croûte plus noire par endroits et cette cassure... il manque un morceau! Quelques minutes suffisent à localiser le second fragment à une centaine de mètres, il s'emboîte parfaitement.
Dans quelques mois, cette météorite après analyse et classification par un laboratoire spécialisé, se verra attribué un nom officiel par la Meteoritical Society, elle portera le nom de sa zone de découverte, souvent noté en abrégé, HaH pour Hammada al Hamra, suivi d'un nombre, 001 pour la première classifiée, 002 pour la seconde...
Sur ces terrains au relief légèrement vallonné, la portée de ma radio ne me permet pas de joindre mon frère pour lui annoncer la bonne nouvelle, il doit certainement prospecter plusieurs kilomètres plus au sud, à la recherche de nouvelles zones. Nous avons pour habitude de partir chacun de notre coté, mais une ou deux fois dans la journée, nous nous retrouvons à un horaire précis sur un point dont les coordonnées ont été fixées le matin. Arrivé sur place je suis seul, pas de nouvelles et rien à l'horizon, je songe à tous les problèmes qui peuvent survenir quand apparaît enfin un 4x4 qui se dirige droit dans ma direction à vive allure, enveloppé d'un nuage de poussière.
Au milieu de la piste
Une journée qui va rester en mémoire. J'ai bien trouvé la première météorite de l'expédition, mais celle que Roland est entrain de reconstituer devant moi en assemblant une dizaine de fragments, pèse au moins 30 kilos. Une chondrite, posée en plein milieu de la piste qui l'emmenait vers le sud. Encore sous l'émotion, il m'explique sa surprise face à cette incroyable découverte. Sa première réaction en voyant le gros rocher noir devant lui fut de penser à un basalte, comment pourrait-il en être autrement sur une piste déjà fréquentée par d'autres prospecteurs. Ayant jugé qu'il était inutile de ralentir pour examiner plus en détail la chose, il a commencé a s'en désintéresser. Mais un coup d'oeil au dernier instant révéla une fracturation anormale, déclic qui fit basculer sa décision et l'incita a un contrôle de routine, comme nous en effectuons des dizaines tous les jours sur toutes sortes de cailloux suspects. Croûte de fusion absente, mais légère réaction à l'aimant, maintenant le doute remplace l'incrédulité. Un des fragments se détache et permet d'effectuer un petit limage sur la partie interne, mettant ainsi à jour une paillette de métal. Cette fois l'opération de déterrement peut commencer, tant pis pour la piste!
Tel qu'elle est maintenant, entièrement reconstituée devant moi, elle a une belle forme arrondie. La parti enterrée a gardé sa croûte de fusion. Nous avons décidé de lui attribuer un surnom en plus de son numéro de campagne, "Willy" sauvée d'une fin tragique est aujourd'hui en sécurité.
Il est des fois où la civilisation vient se rappeler à nous de façon bien incongrue. Je roule vers l'est sur un terrain très caillouteux qui rend la progression difficile, au point que l'attention doit se porter devant les roues du 4x4 pour éviter les blocs les plus gros et les plus pointus qui endommageraient les pneus et la mécanique. Le terrain a changé progressivement, faire demi tour est toujours possible mais je pense pouvoir retrouver une zone roulante bientôt, et puis peut-être qu'une grosse météorite se cache au milieu de ce champs de cailloux. Un long ruban noir sombre barre l'horizon au ras du sol, un tuyau... plus précisément un pipe-line! La Libye est un pays producteur de pétrole et ici dans ce désert personne n'a pris la peine d'enterrer cette canalisation ou de prévoir un passage.
Rouler librement en hors piste est devenu pour nous une habitude, la carte nous renseigne sur les reliefs importants et les difficultés majeures, et pour le reste nous improvisons. La situation est plutôt cocasse, le pipe-line est impossible à franchir car il fait presque un mètre de diamètre, à l'une de ses extrémité Tripoli, à l'autre le champ pétrolier du wadi Irawan. Je choisis de le longer en direction du nord, ainsi j'ai le soleil dans le dos et un meilleur éclairage pour continuer à prospecter. La solution se profile à l'horizon sous la forme d'une rampe de terre salvatrice me permettant de franchir l'obstacle, une dernière acrobatie et il est temps de rejoindre le point de rendez-vous mémorisé dans le GPS. Ces instruments d'aide à la navigation sont devenus de véritables ordinateurs de bord, ils donnent le cap à suivre, le temps estimé pour rallier un point, mémorisent les tracés et en plus donnent l'heure du coucher du soleil. Un conseil, toujours reporter son trajet sur une bonne vieille carte.
Les ombres grandissent démesurément et le soleil est au raz de l'horizon quand je rejoins le bivouac. L'essentiel du camps est déjà installé, une planche qui fait office de table, deux roues de secours pour les sièges et surtout l'eau minérale gazeuse qui nous sert d'apéritif tous les soirs. La bouteille est entourée d'un chiffon humide qui va permettre par simple évaporation de baisser la température et d'obtenir une véritable boisson fraîche en 30 minutes. Si à cette période de l'année 3 litres d'eau suffisent par personne et par jour, l'été la consommation quotidienne peut dépasser les 5 litres.
Les paysages de la bordure Est sont plus montagneux, on y trouve des gisements de fossiles et des sites à gravures rupestres. Pour nous, il est temps de rejoindre le deuxième objectif de notre voyage, le plateau de Dar al Gani.
Nous aurons parcouru 1500 km sur l'Hammada al Hamra en une semaine, récolté 20 météorites provenant d'au moins six chutes différentes, dont une HED et une chondrite de type 3, tout laisse supposer qu'il reste encore de nombreuses découvertes à faire. La répartition des météorites est actuellement de 1 sur 200 kilomètres carrés sur toute la partie ouest, mais la zone la plus propice à la prospection car très dégagée et soumise à érosion, localisée au sud-est, montre une répartition proche de 1 pour 20 kilomètres carrés. Sur ce plateau prospecté depuis bientôt une quinzaine d'années, qui couvre 60 000 km2, l'oeil est notre principal outil pour une inspection du sol, mais discerner une pierre plus noire ou anormale sur un sol recouvert de milliers de pierres aux tons gris, beiges ou bruns n'est pas chose facile.
Dar al Gani
Petit par la taille, 80 x 50 km (50 x 30 miles), c'est le plus important strewnfield (surface propice à des découvertes multiples) saharien avec bientôt un millier de météorites répertoriées, lunaires, martiennes, achondrites diverses... au moins 150 chutes différentes. Quand vous approchez Dar al Gani par l'ouest, c'est sa blancheur qui frappe, une impression de sommets enneigés, un mirage dans le désert. C'est d'abord une succession de terrasses avant de déboucher sur une étendue blanche, sans végétation, sans caillou, plate et très roulante. Pendant des milliers d'années cette surface a vu tomber des météorites. L'intérêt scientifique d'un tel strewnfield est évident, contrairement à l'Antarctique où les mouvements des glaces concentrent les météorites tandis que les vents éparpillent les fragments, ici tout est resté en place depuis des millénaires. Je compare souvent Dar al Gani à une plaque photographique qui aurait enregistrée toutes les chutes sur une échelle de temps importante, 20000 ans ou plus. Un terrain tendre qui conserve, une érosion très rapide par rapport aux autres hammadas et aujourd'hui des milliers d'années de données sont accessibles.
En chiffres, Dar al Gani sur une période d'un an, c'est 210 kilos de météorites récoltées, contre 74 kilos pour l'Antarctique, et une diversité tout aussi importante (Met. Bull. N°84, July 2000). Si l'on calcule en terme de chutes, l'estimation est de 1 chute tous les 25 kilomètres carrés, la fragmentation dans l'atmosphère pouvant produire plusieurs météorites individuelles pour une même chute, les ellipses de distribution associées se croisent sur le plateau. Seule une analyse complète sur chaque trouvaille peut permettre de retrouver les parentés entre deux chutes, il est courant de trouver une parenté sur deux météorites distantes de 30 km, à l'inverse deux individuelles séparées de seulement quelques mètres peuvent provenir de chutes différentes, survenues au même endroit mais espacées dans le temps.
Depuis 1995 des équipes se relayent, effectuant non seulement un travail de prospection méticuleux mais archivant aussi un maximum d'informations de terrain. Toutes ces données, notamment les coordonnées exactes des découvertes, vont permettre de transmettre aux générations futures une cartographie complète de la répartition des météorites, permettant ainsi d'affiner nos connaissances sur la fréquence des chutes et autres statistiques. Un exemple à suivre, face au pillage actuel des pays Nord Africains financé par des marchands peu scrupuleux et par quelques scientifiques irresponsables.
Sur ce terrain sans obstacle et lisse, la prospection peut paraître facile, c'est oublier que le désert réserve toujours des surprises... un orage par exemple! Du vent, une pluie battante, des éclairs, en quelques minutes c'est tout le paysage qui se métamorphose, d'immenses flaques d'eau, de véritables petits lacs se forment autour de nous. Le sol porteur, presque dur en temps normal devient par endroit un véritable piège où le 4x4 peut rester englué. Une attention accrue est nécessaire pour slalomer entre ces "sebkhas". Tout est plat à perte de vue et l'eau couvre bientôt le tiers du terrain, le rendant impraticable. Je jette un coup d'oeil sur la carte, étudiant les courbes de niveau et cherchant une zone surélevée. Le temps de rentrer les coordonnées dans le GPS et je m'oriente dans cette direction, effectivement le terrain devient progressivement moins inondé et les flaques plus rares. Cinq kilomètres plus à l'est, Roland a essuyé juste quelques gouttes sans conséquences. Au moins cette pluie a rafraîchi l'atmosphère et c'est au bord d'un lac que nous installons le bivouac.
Trajectoire de la CO3
Au matin le programme se trouve changé, l'averse d'hier a transformé les terrains sur toute la partie Est, jusqu'au massif basaltique et volcanique du djebel Haruj. Reste l'ouest du plateau, épargné par la pluie mais pas par les chasseurs, pour preuve toutes ces traces de pneus, certaines sont fraîches, peut-être un mois, d'autres manifestement datent d'un an ou plus. Chaque parcelle de terrain à du être fouillée au moins trois fois, dans ces conditions inutile d'espérer trouver une météorite d'une taille supérieure à une noix. La découverte il y a 4 ans d'une chondrite carbonée sur cette partie sud-ouest de Dar al Gani (DaG 005) et par la suite de 34 autres individuelles de CO3 dans un rayon de quelques kilomètres a certainement attiré plus d'un prospecteur. Décision est prise malgré tout de tenter notre chance.
La principale information dont nous disposons est la position de toutes les météorites carbonées trouvées et analysées depuis 1995. L'étude de ces données montre une vague ellipse de répartition avec une majorité de petites pièces dans la partie sud-est de l'ovale et des spécimens de 1 kilo ou plus dans la partie nord-ouest. La seconde information, une trouvaille faite l'an dernier de 130 grammes. La particularité de DaG 601 c'est l'endroit où je l'ai trouvée, à plus de 2 km au sud-est de l'ellipse déjà dessinée.
Nous sommes partis sur deux hypothèses, la supposition que la masse principale de la chute était plus importante que les 28 kilos déjà récoltés, il suffit de se remémorer l'historique de découvertes comme Allende ou Millbillillie pour voir que nombreuses sont les chutes multiples qui se sont révélées plus importantes que prévu. La supposition que l'axe donné en alignant l'épicentre des individuelles trouvées au nord-ouest et DaG 601 décalé au sud-est, pouvait nous indiquer une trajectoire.
Sur la zone prospectée par les équipes précédentes, le terrain est tellement dégagé et clair qu'une météorite carbonée très noire, même de petite taille se voit à 100m. Un tel terrain blanc, sans un caillou, c'est le rêve du prospecteur! A condition d'être le premier sur zone, ce qui n'est pas notre cas. Il est midi quand nous partons vers le nord-ouest, notre objectif est simple, trouver un indice qui confirmerait notre hypothèse. Nous atteignons en quelques minutes l'extrémité de la zone d'où proviennent les découvertes des années précédentes. Devant nos pieds le plateau se termine, la petite falaise qui en marque le bord domine un paysage légèrement vallonné, avec un ancien lit d'oued, des dépôts alluvionnaires et le "fech fech", une poudre très fine issue de l'érosion des terrains argilo-calcaires, un vrai piège pour les 4x4. Si une météorite est tombée dans ces terrains elle est aujourd'hui ensevelie sous les alluvions et restera introuvable.
Il faut se rendre à l'évidence, même si notre théorie est bonne et le fait que plusieurs pièces furent récoltées à quelques mètres du bord tend à le prouver, espérer trouver d'autres indices au delà du plateau semble impossible. Mais ni l'un ni l'autre ne voulons abandonner là l'espoir d'ajouter une CO3 à notre tableau de chasse, ni mon frère qui après avoir failli écraser une météorite sur une piste de l'Hammada al Hamra commence à penser que tout est possible, ni moi qui suis entrain de commencer à prospecter à pied une toute petite zone caillouteuse pleine de bois fossiles. A l'évidence je suis le premier à regarder par là car une jolie individuelle de 500 gr s'offre à ma vue. Instant de joie intense, découvrir 500 gr de carbonée cela n'arrive pas tous les jours, je fête dignement l'événement en savourant un jus de fruit et en m'accordant une pause. J'ai annoncé la découverte à Roland qui est parti en éclaireur dans l'oued, la nouvelle a un effet dopant et il décide de tenter de rejoindre une "gara", petite butte à sommet plat émergeant du paysage, éloigné de deux kilomètres. Bonne chance! Je suis un moment ses évolutions à la jumelle avant de décider à mon tour d'aller suivre le même chemin.
L'oasis le plus proche est à 100 km à vol d'oiseaux, et ici les oiseaux sont rares, mis à part un couple de corbeaux qui nous survole régulièrement et des petits traquets noirs et blancs qui recherchent la présence humaine. Autant dire que c'est toujours avec beaucoup de prudence que s'effectue l'exploration d'une nouvelle zone vierge de toutes traces. Chacun de nos véhicules transporte plus de 600 kg de matériel, essence et eau, un minimum pour être autonome dans ces déserts. La descente des talus rocheux et la progression sur ces terrains mous demande une bonne dose d'expérience et de dextérité si l'on ne veut pas finir l'après-midi avec une pelle à la main, ou un moteur en surchauffe. Devant moi, le 4x4 de Roland soulève un énorme nuage de poussière, qui s'élève à plusieurs mètres de haut, mauvais signe! Je vais devoir sortir la sangle et le tirer. Effectivement il m'appelle à la radio, mais pas pour me demander de l'aide, en fait dès qu'il s'est senti piégé dans le "fech fech" il a accéléré à fond et a réussi à atteindre une petite terrasse surélevée pour se sortir d'affaire, son appel c'est pour m'annoncer qu'il est tombé nez à nez avec une chondrite carbonée de 4 kg.
Elle est là sur la butte, une grosse pierre noire posée sur les petits graviers blancs. J'ai du mal à réaliser l'importance de la découverte, non seulement notre hypothèse s'avère exacte, mais en plus nous voilà à nouveau sur des terrains propices. D'autres petites buttes et terrasses calcaires similaires sont visibles devant nous. Quand le soir nous oblige a arrêter les recherches, nous avons réuni 15 kg de CO3, plus une chondrite d'un kilo provenant manifestement d'une chute différente.
Les derniers rayons du soleil accentuent les nuances de tons, au loin le plateau de Dar al Gani se pare d'ocre, un vrai bonheur pour les photographes lorsque les ombres du soir s'accrochent au relief et que la luminosité décroissante offre des teintes pastel.
En regardant vers le sud-est nous imaginons un météore se dirigeant droit dans notre direction, la lumière, une ou plusieurs fracturation, les détonations, un sifflement au dessus de nos têtes et les impacts des blocs autour de nous. Ce n'est pas un rêve, cela s'est produit peut-être 4000 ans en arrière dans ce même paysage. Aujourd'hui les indices que nous récoltons laissent supposer que le météore avait une trajectoire inclinée orientée 309° Nord-ouest. Les pièces découvertes sur ce secteur pèsent toutes plus de 2500 gr, certaines se sont brisées à l'impact, mais toutes sont issues d'une première fracturation dans l'atmosphère. La plus curieuse est une individuelle allongée comme une fusée, elle s'est cassée en trois morceaux à l'impact, mais le bloc initial qui a pu produire un éclat de cette forme devait être très gros. Où est-il?
Certains jours, nous prenons le temps de préparer et cuire notre pain, mais ce soir il règne une effervescence et une excitation bien compréhensible. La nuit étoilée est déjà bien installée quand enfin nous regagnons nos sacs de couchage, plein d'espoir pour le lendemain. Nous avons décidé que l'un de nous continuera vers le nord ouest au moins sur 5 ou 6 km pour chercher cette masse manquante, tandis que l'autre élargira les recherches autour du camps.
Dans le désert les terrains peuvent changer radicalement en peu de distance, cette partie de Dar al Gani en est un parfait exemple. En s'engageant plus en avant sur l'axe de la trajectoire, le paysage se métamorphose à chaque kilomètre. D'abord ce sont des petites buttes, certaines surmontées par de gros blocs de pierre, fouiller derrière chaque tertre oblige à zigzaguer dans un véritable labyrinthe. Puis de larges canyons barrent le passage, le sable soufflé par le vent vient former des congères qui recouvrent les pentes et permettent au 4x4 de glisser vers le fond du ravin en douceur. Mais l'ascension du versant opposé est beaucoup plus difficile, il faut chercher un passage qui permettra de gravir les éboulis de la falaise, généralement une montée encaissée à forte pente qui va nécessiter toute la puissance du moteur 8 cylindres. Les petits plateaux sur lesquels nous arrivons à grimper s'avèrent recouverts de dalles calcaires qui cassent sous les pneus en produisant des bruits secs et inquiétants, leurs arêtes découpent des morceaux de gomme et nous avons une pensée toute particulière pour les tourments que nos pneus endurent. Prospecter sur de telles zones, loin de toute civilisation, demande ténacité et une bonne maîtrise du véhicule.
Nous regardons dans tous les coins et recoins de ce désert et la persévérance porte ses fruits. Plus de 36 kg récoltés aujourd'hui, dont les deux plus belles individuelles, une pièce complète de 8300 gr à l'esthétique parfaite et une pièce de 15500 gr que nous avons pu reconstituer dans sa forme initiale, la plupart des morceaux étant éparpillés sur quelques mètres carrés suite à un impact sur du rocher. Ces 15 kg situés sur la trajectoire que nous avions calculée représentent pour nous l'achèvement de notre recherche, très certainement la masse finale de la chute. Il est temps de laisser la mécanique se reposer pour faire un premier bilan, tous nos efforts ont été récompensés largement au delà de nos espérances ces deux derniers jours.
"Dans la nature... il ne faut rien voir d'impossible, s'attendre à tout et supposer que tout ce qui peut être, est." (Buffon, Naturaliste français, 1788).
Et c'est une pensée similaire qui trotte dans nos têtes au matin du troisième jour, l'ellipse de distribution est peut-être plus longue que prévu. Nous sommes déjà à 30 km de DaG 601, mais un météore avec une trajectoire inclinée peut facilement perdre des fragments sur une plus grande distance. L'idée de partir à la recherche d'une météorite de plusieurs dizaines de kilos est tellement excitante que la décision est prise de poursuivre sur le cap 309°, d'autant plus motivés que les terrains où nous cheminons n'ont jamais été prospectés. Pour venir se perdre dans ce paysage lunaire au relief si tourmenté et inhospitalier il faut vraiment une bonne raison.
Devant nous une dernière falaise à descendre avant de retrouver le bas du plateau, rapide descente sur une pente de sable et nous voilà au fond de cette dépression. Depuis ce matin nous roulons sans nous perdre de vue, en suivant des itinéraires parallèles. Sur le cadran du GPS la distance s'affiche, 35 km puis 40 km, au fil des heures la motivation s'émousse, aucun nouvel indice et surtout le terrain devient moins propice, ici le sable vient se déposer partout et recouvre tout. Les chances de découverte s'amenuisent, mais le désert est si magnifique autour de nous, et rouler sur du sable procure un tel plaisir que nous continuons machinalement. Sur ma gauche les terrains sont comme recouverts d'une croûte blanche, d'anciens dépôt lacustres peut-être et comme il sont légèrement en hauteur le sable est absent. Le soleil est au zénith et je laisse mes pensées vagabonder... Le Sahara restera toujours une terre d'aventures et de découvertes, un univers minéral fascinant et plein de contrastes, qui nous rappelle à chaque instant que l'eau et la vie sont des biens inestimables.
Découverte
"J'ai peur que nous ayons un problème, ce que nous craignions est arrivé!" C'est la voix de Roland dans la radio, je me dirige vers lui tout en sachant à quoi m'attendre, mais même ainsi la surprise est de taille, une météorite de 95 kg éclatée en mille morceaux sur le sol c'est une image qui marque, surtout quand il s'agit d'un tas noir comme de l'encre sur un fond blanc.
Tous les deux nous sommes comme abasourdis... restant ainsi de longues minutes à contempler la scène, conscient de vivre un instant unique, celui d'une importante découverte. Cette classe de météorite contenant du carbone est parmi les plus primitives de notre système solaire. Ce qui était impensable il y a trois jours s'étale maintenant devant nos yeux.
Le sol est recouvert de milliers de fragments, certains ont été projetés assez loin. Pour briser ainsi la météorite le choc a du être très violent. Avec précaution nous entamons un laborieux et méticuleux travail de ramassage tout en notant un maximum d'informations. Le nez de la météorite est enfoncé de 20 cm dans le sol, c'est un bloc très fracturé d'environ 22 kg, sa partie frontale est réduite en poudre. A côté, des fragments de toutes tailles jonchent le sol. Le plus gros pèse 25 kg, sa face enterrée, protégée du vent de sable montre très nettement une croûte de fusion, à l'inverse tous les fragments de surface, exposés au vent du désert depuis des centaines ou des milliers d'années sont comme polis, avec des formes très émoussées.
En quelques heures d'un travail de fourmis sous le soleil, nous nettoyons le terrain de toute trace noire, laissant ainsi derrière nous un désert immaculé blanc.
Avant de quitter Dar al Gani nous avons un rendez-vous avec une amie rencontrée il y a deux ans, si vous avez aussi l'occasion de passer, apportez lui quelques biscuits ou graines, c'est une gerboise pas farouche qui vit au bord du plateau. Ce petit rongeur viendra vous rendre visite une fois la nuit tombée. Ici dans le désert quoi de plus naturel que de partager son repas. Les bajoues pleines, il repartira nourrir sa petite famille.
La pluie tombée quelques jours en arrière sur tout l'est du plateau à fait germer plein de graines, et autour des dernières mares d'eau, au reflets bleus sous le soleil, des herbes vertes viennent ajouter leur note de couleur. Nous n'avions jamais vu Dar al Gani ainsi, de aride et inhospitalier le voilà presque devenu un lieu agréable.
|
Epilogue
Toutes les météorites découvertes lors de nos expéditions sont documentées d'une manière très détaillée , avec photos de la masse principale, résultats d'analyses, et vue sur une coupe de leur structure interne. Toutes ces données sont archivées sur un CD-ROM.
La masse principale de 95 kg de CO3, qui reste à ce jour la plus grosse météorite trouvée en Libye, a été analysée par le professeur P. Sipiera de la Planetary Studies Foundation, elle est désormais connue officiellement sous le nom de Dar al Gani 749. Le fragment principal de 25 kg est à la disposition du gouvernement Libyen, pour être exposé dans leur muséum.
Le 18 janvier 2000 une autre météorite carbonée est arrivée sur terre, à Tagish Lake au Canada. "Un astéroïde pesant 200 tonnes et d'environ cinq mètres de diamètre a heurté notre atmosphère... Un effort de prospection unique dans l'histoire des météorites, équivalent à 1800 heures de recherche" (University of Western Ontario, news release, May 31, 2000)
10 kilogrammes de cette météorite de la taille d'un "bus scolaire" ont été retrouvés!
|
 |
|